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L’homme, un morceau de choix

lundi 8 octobre 2007

La traite des êtres humains est un crime. Un crime actuel dont les pratiques avilissantes et traumatisantes dépassent les horreurs connues au temps de la traite des Noirs et des Blanches. Le plus souvent associé à la prostitution, au sexe et à l’exotisme, le phénomène de la traite est rarement perçu dans sa globalité : il recouvre le travail forcé, l’esclavage, l’exploitation sexuelle des adultes et des enfants et le prélèvement d’organes. Plus rarement encore sont médiatisés les combats, les difficultés et les initiatives des associations et des pouvoirs publics pour lutter contre ce phénomène mondial en augmentation constante.

Le phénomène a pris les proportions d’une épidémie. 12,3 millions de personnes et d’enfants contraints au travail forcé selon l’Organisation internationale du travail (OIT), 4 millions de femmes et fillettes vendues chaque année, plus de 500 000 enfants exploités sexuellement identifiés sur la base de données d’Interpol. Pour la seule année 2006, 500 000 femmes d’Europe centrale et orientale vulnérables du fait de leur pauvreté sont venues en Europe occidentale par les réseaux de trafiquants. Ce que les chiffres révèlent, c’est qu’en l’espace de trente ans, le phénomène de la traite des êtres humains a considérablement évolué. Les mutations les plus inquiétantes sont liées à son industrialisation, sa mondialisation, sa diffusion par le biais des conflits armés, et l’adaptabilité des trafiquants. Ce que les chiffres ne disent pas, c’est la banalisation du phénomène, au point que l’on assiste en France et à l’étranger à l’utilisation de codes liés au trafic humain à des fins publicitaires. Une banalisation lourde de conséquences pour les victimes.

Pauvreté grandissante, instabilité économique et politique, aspiration légitime à des conditions de vie meilleures sont des facteurs déterminants qui expliquent la croissance extraordinaire du trafic humain dans le monde. Mais celui-ci se développe d’autant plus vite qu’à défaut d’un cadre juridique international clair et applicable dans les pays signataires, le crime est facile et peu risqué. Parvenir au niveau international à des conventions communes est ardu. Mais parce qu’elles ne tracent que des grandes lignes, les conventions internationales doivent être adaptées au droit commun de chaque État afin d’être applicables. Ce qui les dénature parfois et entrouvre la porte aux trafiquants, experts pour contourner les législations. Il ressort de cette réalité de terrain des carences juridiques importantes dont profitent aisément les trafiquants des différentes législations appliquées dans les pays. La complexité ne doit pourtant pas masquer des avancées importantes.

Routes. Dans son ouvrage sur la traite des êtres humains, la juriste Georgina Vaz Cabral explique comment « le processus de la traite des êtres humains se décompose en plusieurs étapes dont le recrutement, le transfert, l’assujettissement et l’exploitation des victimes ». Le recrutement comme la traite s’adaptent aussi aux mutations de notre monde, aux formes d’exploitation multiples, aux spécificités culturelles, sociales et économiques des pays.
Les recruteurs sont généralement rattachés à des organisations mafieuses puissantes et parfaitement structurées, mais ils peuvent être aussi de simples individus déterminés à gagner facilement et rapidement de l’argent en exploitant des personnes de leur connaissance, parfois même des proches. Le mode de recrutement le plus usuel identifié par de nombreuses associations de terrain reste les fausses offres d’emploi dans les pays particulièrement pauvres. La misère, l’espoir d’une vie meilleure conduisent de nombreuses personnes à saisir la moindre opportunité de changement.

En Europe de l’Est, des sociétés écrans spécialisées dans l’emploi à l’étranger se multiplient. Agences matrimoniales, agences spécialisées dans l’obtention de visas constituent, sans être véritablement inquiétées, des catalogues entiers de femmes candidates. En Afrique, le poids des traditions, très lourd, a une influence directe sur le recrutement des petites bonnes, notamment, assuré par les familles elles-mêmes. Domestiques ou vouées à la prostitution, les fillettes sont vendues par leurs parents et partent généralement chez des proches, soit dans le pays d’origine soit dans un pays d’accueil, pour alimenter d’autres réseaux. « Il y a une dimension culturelle dans l’esclavage domestique », observe Zina Rouabah, directrice du Comité contre l’esclavage moderne (CCEM). « 56 % des victimes et des employeurs sont originaires des mêmes communautés, en majorité d’Afrique de l’Ouest. Dans ces pays, souvent les enfants travaillent. Or un tiers des filles expatriées pour l’esclavage domestique sont mineures. »

« Alors que nos sociétés se sont battues pour abolir l’esclavage et que beaucoup le croient aboli, l’esclavage moderne a représenté au cours de ces dix dernières années un trafic supérieur à celui de la traite des esclaves africains en quatre siècles, soit 30 millions de victimes depuis 1995 », constate Jean-Sébastien Mallet, délégué général de la fondation Scelles.

Les réseaux mafieux, très organisés, profitent aussi des facilités offertes par Internet. Des milliers de sites de démarchage ont ainsi vu le jour.

L’enlèvement est aussi une pratique de recrutement courante. Les enlèvements d’enfants alimentent des réseaux de prostitution enfantine ou servent de monnaie d’échange pour obtenir des mères qu’elles se soumettent aux pires horreurs. Terrorisées, les femmes se sacrifient dans l’espoir de revoir leurs enfants ou de protéger leur famille.

Pour de nombreux enfants des rues ou issus de familles vivant dans la misère, les promesses liées à une vie meilleure, comme le financement d’études, sont des appâts faciles. Ensuite, isolées dans des pays inconnus, violées, battues, droguées, le plus souvent sous-alimentées, les victimes dépossédées de leurs papiers d’identité n’ont d’autre recours que la soumission.

Les routes de la traite sont intrinsèquement liées à l’immigration clandestine et donc difficilement identifiables. Quand elles le sont, les trafiquants les modifient rapidement et s’adaptent au contexte juridique et répressif des pays. Europol a ainsi identifié des itinéraires pratiqués vers l’Europe qui font écho à ceux mis au jour par la fondation Scelles. Par exemple la route de la Russie vers les pays scandinaves, des Balkans en provenance du Caucase, de l’Asie et de l’Europe de l’Est pour parvenir en Hongrie, de l’Afrique de l’Ouest vers le Portugal et l’Espagne via l’Algérie et le Maroc. L’Asie du Sud Est et l’Afrique centrale demeurent les principales régions d’origine. La difficulté, pour les réseaux comme Europol, consiste à anticiper les changements d’itinéraires et à identifier les marchés parallèles rémunérateurs qui permettent l’organisation de voyages frauduleux, le transport clandestin notamment.

Enjeux financiers. Les profits de la traite des êtres humains sont encore mineurs en comparaison des trafics de drogue ou d’armes. Mais ce marché est en pleine expansion et rapporterait chaque année plus de 27 milliards d’euros selon l’Organisation internationale du travail. Les seuls gains relatifs à l’exploitation sexuelle seraient de l’ordre de 7 milliards d’euros par an. Le trafic de la traite des êtres humains arrive ainsi en troisième position du commerce criminel.

Pour Anouk Coqblin, chargée de projets en Europe de l’Est au Secours Catholique, le constat est simple : « Il est beaucoup plus facile de faire traverser les frontières à des enfants et à des femmes que de passer de la drogue ou des armes ; c’est très rentable, cela demande peu de moyens et est tout de même moins risqué. » Selon les derniers rapports de l’Organisation de sécurité et de coopération en Europe, 137 pays sont des pays destinataires et 127 sont des pays d’origine.

Initiatives. Face à l’ampleur du phénomène, de très nombreuses organisations des Nations unies et d’Europe se mobilisent dans le monde et en France aux côtés des ONG pour lutter contre la traite. La tâche de l’Europe, parallèlement au travail de répression et d’identification des réseaux mené par Europol, est d’allouer des fonds pour financer les projets de nombreuses ONG et associations locales à l’œuvre sur la prévention, la prise en charge des victimes et leur réinsertion. De nombreuses initiatives ont pu être développées grâce à ces financements.

Dans plus de 70 pays, Ecpat, spécialisée dans la lutte contre l’exploitation des enfants à des fins sexuelles ou de travail forcé, a travaillé avec des industriels du voyage et du tourisme, mais aussi des organismes gouvernementaux locaux, pour endiguer le tourisme sexuel impliquant des enfants. De nombreuses agences de voyages ont ainsi pu mettre en place des unités de surveillance et assurer des formations spécifiques dans les écoles de tourisme. Au Brésil, le ministère du Tourisme a créé une ligne téléphonique spéciale reliée à la police, où tout signalement d’abus peut être effectué. Des pays comme le Sri Lanka ou la Thaïlande ont renforcé leur législation sous la pression internationale. Interpol (organisation internationale de police criminelle) a considérablement augmenté ses équipes et développé des formations spécifiques. Elle travaille en étroite collaboration avec la société civile. En France, la fondation Scelles a effectué de nombreuses analyses et recommandations à partir de l’évolution des lois. Au cœur de la lutte contre la prostitution, le Mouvement du Nid intervient dans les domaines de la prévention et de la réinsertion des victimes dans de nombreux pays comme le Togo, la Côte-d’Ivoire, le Brésil. De nombreuses autres associations comme Orphelins sans frontières, la Cofrade, Association jeunes errants défendent les droits des enfants. Le Comité contre l’esclavage moderne assiste et libère des victimes de l’esclavage. En France, le CCEM a proposé un accompagnement juridique, social et administratif à plus de 400 victimes de l’esclavage domestique sur notre territoire. Cette liste est loin d’être exhaustive. Elle démontre que face à la complexité de cette criminalité mondialisée, seule une connaissance de tous les aspects de la traite, suivie de la mise en place de politiques globales et structurelles, pourra contrer les trafiquants. Toutes ces associations, 22 au total, ont rejoint le collectif “Ensemble contre la traite des êtres humains” créé à l’initiative du Secours Catholique (voir encadré page 12). Ce regroupement, unique en France, apporte des réponses multiples. Il est la démonstration que la fatalité n’a pas sa place dans ce qui est le plus grand défi du XXIe siècle : protéger l’homme contre lui même.

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